mardi 13 janvier 2015

Mercredi 7 janvier 2015 ; ne nous trompons pas de combat.

Mercredi 7 janvier 2015 ; ne nous trompons pas de combat. Cette situation nous met devant une réalité brute et cruelle : le monde fait face à un totalitarisme et non à un fait religieux ou uniquement terroriste.
 Comme l’avait analysé précisément Hannah Arendt, le mouvement totalitaire ne se borne pas un territoire mais à la conquête intégrale des esprits et du réel. Tout comme l’ont été le nazisme, le stalinisme et tout autre système politique totalitaire, nous sommes en présence d’une volonté de détruire tous ceux qui ne leur ressemblent pas. D’un point de vu psychologique, ce mécanisme repose principalement sur l’illusion de groupe, c’est-à-dire le fantasme de s’y fondre afin d’être aimé par un leader tout puissant et d’être reconnu à sa juste valeur par l’ensemble des membres du groupe. L’illusion est d’autant plus tentante que la personne connaît des problèmes d’estime de soi et se sent marginalisée dans son système social d’origine. Comme tout totalitarisme, l’extrémisme djihadiste est une réponse délirante et paranoïaque se nourrissant du sentiment d’oppression.

Ce mécanisme repose sur un clivage entre ceux appartenant au groupe et ceux n’y appartenant pas. Pour que cette illusion du “tous frères et soeurs” fonctionne, le groupe a besoin de désigner régulièrement et sur des critères de plus en plus excluant un bouc émissaire: les traitres, les juifs, les impies, les laïques ; bref, les “autres”. Ce faisant, ce mécanisme ne repose que si les persécuteurs se vivent eux-mêmes comme victimes : « nos actes ne sont motivés que par la vengeance ». Toute la propagande totalitaire du Djiadisme extrémiste repose sur ce mécanisme psychosocial universel justifiant la mise en place d’actions de terreur à l’endroit des résistants à leur système politique : guerre, terrorisme, génocide, police interne.

Cette illusion groupale est activée dans des esprits faibles et en mal de position identitaire par des gourous pervers sachant manipuler avec brio.  Ces personnes sont leurs premières victimes car  ces gourous n’hésitent pas à les sacrifier en masse pour la « cause ». La réalité : l’idéologie totalitaire ne sert que l’intérêt de personnalités dangereuses (paranoïaques, psychopathes, obsessionnels-compulsifs) ne recherchant que le pouvoir absolu ; celui tel des dieux, de désigner qui vit et meurt, de conditionner le désir de leurs « troupes » pour en faire des marionnettes au service de leur égo.  Progressivement les personnes tombées dans leurs mains vont perdre toute empathie pour ces « autres » qu’ils considèrent comme ennemis mais aussi comme obstacles au bonheur légitime du groupe. La déshumanisation les gagne par l’utilisation massive de rationalisations « je ne tus pas des gens mais des militaires/serviteurs du mal/ mécréants/etc. ». Par nos réactions militaires et son cortège de morts, le cycle de la vengeance nourrit alors ce totalitarisme en donnant l’occasion aux gourous pervers de manipuler toujours plus ; notamment en mettant en scène les victimes de cette escalade mortifère. Les actions des gourous pervers ne sont pas seulement motivées par la haine de l’autre mais avant tout par l’endoctrinement toujours plus nombreux de « troupes », reflet projectif de leur ego sur dimensionné. Leurs territoires et conquêtes sont tout autant physiques que psychologiques.

Si le contexte socioéconomique permet au discours totalitaire une caisse de résonnance suffisante, les 10 à 15% d’individus (pas seulement des musulmans mais tous les opprimés et exclus du monde) les plus en demande d’estime de soi et de reconnaissance sociale risquent fort d’entrer dans la mécanique infernale. Or nous sommes ici en présence d’un totalitarisme hypermoderne par son efficacité marketing : redonne une place stéréotypée à des hommes et des femmes en demande de frontières sexuées claires, utilise massivement les codes et technologies du 2.0 ainsi que la communication émotionnelle, permet d’expliquer le monde par clivage (les bons et mauvais), propage un idéal de justice s’appuyant sur un discours victimisant, valorise la violence et l’action pourvoyeuse massive d’adrénaline, peut distribuer des ressources financières, sexuelles et symboliques, fait acte de conquête territoriale, permet la transgression et surtout le martyr (position ultime de notre désir de reconnaissance par le croisement de la position de victime, de sauveur et de bourreau), entretient l’illusion d’un groupe soudé où les différences (et donc les classements) disparaissent…que de tentations pour des personnes en manque de reconnaissance identitaire. A l’heure d’une crise socio-économique grave et longue ; d’une monté massive des inégalités ; combien peuvent tomber dans leurs filets psychiques sur l’ensemble de la population mondiale ? 50, 100, 200, 300 millions ? Pensons-y avec lucidité. 

Ne nous trompons pas de combat ; nous sommes face à une menace totalitaire qui doit être combattue militairement mais également par un investissement massif en contre manipulation psychologique.  Car malléables et vulnérables aux regards et discours des adultes et des manipulateurs, les enfants, les adolescents et les marginalisés sont leur cœur de cible prioritaire. Quel discours pouvons-nous proposer qui réenchante la vie démocratique ? Que faire de leurs manipulateurs professionnels, notamment lorsqu’ils recrutent massivement en prison ? Comment occuper efficacement l’espace 2.0 pour proposer une autre lecture du monde ; contrer la propagande Djihadiste extrémiste ?  Comment détecter et accompagner les personnes les plus fragiles ? Comment faire en sorte que les conditions de vie inadmissibles de nos prisons ne soient pas une fabrique à Djihadiste ? Que faire avec les personnes endoctrinées ? Toute personne en lien avec leurs cibles devrait être massivement formée et informée sur ces techniques de contre manipulation : parents, instituteurs, professeurs éducateurs, élus. Il me semble également qu’il soit indispensable d’aider et d’accompagner les associations luttant contre ce phénomène mais également la recherche et la formation d’experts. Ayons également une action forte en direction de la culture et des personnes courageuses qui luttent par leur créativité pour la liberté et la tolérance.

Mais au delà de ces actions, pouvons également nous poser la question centrale ? Que propose aujourd’hui l’Europe aux minorités et aux exclus ? La monté des inégalités et le chômage de masse chez les jeunes sont des cadeaux quotidiens faits aux extrémistes.


Le monde a changé depuis le 7 septembre 2015. A nous de relever les défis avec les bons outils et au niveau adapté à cette menace planétaire.


©Matthieu Poirot, 2015
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