samedi 29 mars 2008

Développer la résilience (2)

Dans un contexte d'entreprise devenu particulièrement éprouvant, il nous a semblé utile de comprendre ce qui fait que certains arrivent à s'y épanouir.


Comment expliquer ce phénomène ? Qu'est ce qui peut nous aider à mieux vivre le travail ? Comment faire face quand l'adversité nous assaille ? C'est en cherchant des réponses que nous avons progressivement observé la résilience dans l'entreprise. Nous avons utilisé cette réflexion afin d'identifier quels en sont les ressorts.

Comprendre la résilience

Le concept de résilience est nouveau dans les sciences humaines. Pendant longtemps, les psychologues et psychiatres se sont intéressés aux symptômes et à la pathologie. Depuis une dizaine d'années, une nouvelle discipline s'intéresse à ce qui fait que l'on va bien et plus que bien. Ce mouvement, nommé psychologie positive[1], s'est beaucoup appuyé sur l'étude de la résilience.

On peut définir la résilience comme le fait de rebondir de manière satisfaisante malgré une situation d'adversité Ce concept est issu des observations du professeur Werner, menées dans les années 80 auprès d'une cohorte d'enfants de l'île de Kauai. Cet auteur a observé que certains enfants vivant des situations de stress chronique étaient parvenus à mener une existence adulte équilibrée et riche de sens. A la même époque, un autre chercheur, Pines, observe que certains enfants avaient non seulement survécu à des événements aversifs et parfois dramatiques, mais qu'ils s'en sortaient mieux que les autres.

Le psychanalyste Serge Tisseron[2] rappelle que la résilience n’est pas un acquis, une base, mais bien la conséquence face à une situation potentiellement traumatisante. Ainsi l’individu résilient dans une situation ne le sera pas forcément dans une autre. Il convient avant tout de définir la situation pour ensuite préciser les facteurs permettant une issue résiliente.

La résilience, c'est déjà dans la tête

Rutter, pédopsychiatre, a étudié les facteurs contenus dans la résilience. Ses travaux concluent que la résilience n'est pas une constante mais demeure fonction d'une situation. Ce résultat survient à travers un processus où sont en jeu des caractéristiques personnelles et environnementales. L'élément déterminant dans ce phénomène concerne la représentation que l'individu se fait d'une situation d'adversité.

L'humour et la dérision sont des armes redoutables pour contourner une situation désespérée. Le film La vie est belle décrit très bien ce phénomène. L'histoire est basée sur un père de famille italien devant faire face avec son fils à l'horreur d'un camp de concentration. Plutôt que de subir cette situation, ce père de famille va se fixer pour objectif de faire croire à son fils que tout ceci n’est qu’un jeu. C'est grâce à cette représentation initiale, que le père et son enfant arriveront à tenir jusqu'à la libération du camp par les américains. Voici un exemple, certes fictif mais révélateur du pouvoir de notre imagination.

L'importance de l'optimisme
Comment est mise en place cette représentation positive de l’avenir? Premièrement, notre vision d'un problème est fonction de notre capacité à le résoudre. Plus l'individu se sent compétent dans un domaine, plus il lui est facile d'y faire face. Ce sentiment d'efficacité fournit les moyens psychologiques d'assumer la peur de l'échec.

Notre sentiment de compétence est mis à rude épreuve. Dans un contexte de délitement des métiers, il est fréquent de devoir désapprendre, ce qui est source de beaucoup d'inquiétude. Tout nouvel apprentissage nécessite une période d'inefficacité : apprendre c'est déjà renoncer au contrôle, accepter la peur de l'échec. Pour réussir, il faut "savoir se jeter à l'eau", ce qui s'appuie sur une grande confiance dans l'avenir. Dans ce contexte d'incertitude et de précarisation des compétences, la personnalité joue naturellement un rôle prépondérant.

Notre éducation et le regard des parents vont conditionner le gout du risque et de la nouveauté. Richard Branson, petit, a ainsi été mis en demeure par sa mère de retrouver seul son chemin après avoir été lâché en rase campagne. De ce type d'expérience, il a tiré adulte un goût prononcé pour les défis et l'aventure. En fait, la personnalité résiliente repose avant tout sur l'optimisme, c'est-à-dire la conviction de trouver une conclusion positive face à l'adversité.

L'exemple du poète Hongrois György Faludy

Ce célèbre poète, héros dans son pays, est né à Budapest et s'est fait connaître dans les années 30 pour ces traductions d'auteurs français du XVIIIème siècle. En 1938, après avoir été enfermé par les nazis, il doit fuir son pays et va s'installer aux États-Unis en tant que professeur visitant plusieurs universités. A la fin de la guerre, il décide de revenir dans son pays et se fait emprisonner pour son opposition au régime Stalinien. C'est lors de son enfermement dans des conditions particulièrement difficiles qu'il créa ses plus beaux poèmes, en les apprenant par cœur et en les faisant apprendre à ses codétenus. Il sera libéré à la fin du régime stalinien et voyagera dans plusieurs pays. Il s’installe en 1974 au Canada et publie un livre en anglais: My Happy Days in Hell. Il terminera sa vie à Budapest à l'âge de 96 ans.

Attention, il s'agit de rester réaliste. Les études montrent que l'optimisme doit être associé avec une dose de stress qui permet de prendre en compte les contraintes de la réalité. L'important est de continuer à agir mais de le faire en se focalisant sur le potentiel de la situation[3]. L'optimisme est autant une attitude qu'un comportement et celui-ci doit être efficace. Il doit également être plaisant, se nourrir au plaisir. Le moyen le plus sur d'avoir un optimisme efficace et divertissant est d'opposer ses passions à l'adversité.

Christophe était consultant en marketing dans un cabinet Parisien. De nature consciencieuse et dynamique, Christophe multipliait les missions réussies depuis 4 ans sans qu’il n’arrive à accéder à une position de management. La frustration engendrée par cette situation lui diminuait le moral ; lui qui était toujours le premier à rire n’arrivait même plus à sourire. Mais Christophe, malgré la difficulté de la situation avait un rêve, une passion : les voitures de collection. Au cours d’une soirée, Christophe rencontra un jeune patron, dirigeant d’une entreprise de location de voitures anciennes pour des événements. Christophe n’hésita pas. Il prit son numéro et trois mois après, il s’associa avec cette personne. Malgré les tracas et la perte financière due à un nouveau départ professionnel, Christophe se sent mieux et son sourire légendaire est revenu.

L'optimisme se nourrit du désir

Comme nous le montre le cas de Christophe, la conséquence principale pour l’individu ayant trouvé une nouvelle voie est de pouvoir fantasmer le futur[4], c’est à dire de pouvoir se projeter au delà des difficultés qu’une situation représente. Cette projection, telle une rêverie secrète va ainsi permettre à l’individu de pouvoir s’isoler psychiquement, de cliver sa perception du réel entre le « bon futur » et le « mauvais présent ». Il sera ainsi capable d’apprécier la situation comme « un mal pour un bien », de goûter à la satisfaction d’un plaisir différé.

En clair la résilience passe d’abord par un déni de la réalité immédiate, ce qui n’est pas possible si l’individu ne se base que sur un ajustement face à des contraintes quotidiennes. Se donner du temps pour rêver permet ainsi de créer une bulle psychique protectrice et préparatrice d’avenir.

Clémence est une assistante dévouée au sein d’une grande entreprise internationale. Appréciée par l’ensemble de son service, les gens s’accordent à reconnaître son goût pour la décoration et l’organisation de réception. Malgré une bonne entente avec ses collègues, Clémence est fatiguée. Tous les jours, elle doit faire face à un nombre incalculable de contraintes et ne trouve plus la disponibilité psychique pour penser à autre chose qu’au présent. Elle souhaiterait quitter l’entreprise, notamment en raison du comportement irrespectueux de son manager, mais n’ose pas, ne sait pas. Suite à un diagnostic de dépression, Clémence reste un mois en arrêt maladie. Au cours de cet arrêt, elle se met à lire un roman sur une femme éprise de peinture et qui décrit sa vie à travers de grandes œuvres picturales. Par associations d’idées, par rêverie, cette lecture provoque un déclic chez Clémence : elle veut ouvrir une boutique de décoration. Quelques mois après et grâce à sa très grande force de travail et à son relationnel, Clémence arrive à ouvrir une boutique de décoration, qui depuis marche très bien.

Pour favoriser la résilience, nous devons conserver notre propension à rêver.

Le rêve est ce qui donne un sens au passé et une direction au futur. Une étude publiée en 2000 dans Science par l’équipe du Pr Stickgold[5] montre que le rêve est avant tout un moyen pour le corps de classer, d’ordonner les événements afin de les rattacher à la mémoire. Ce processus permet ainsi à l’individu de construire une cohérence du souvenir, cette cohérence formant son identité propre, son ADN mnésique. Chacun enregistre tous le jour un nombre important d’informations qu’il n’a pas la possibilité d’interpréter dans l’immédiat de la journée. Ce processus ne peut se faire que durant la nuit. Le rêve permet ainsi de rattacher le présent à ce qui a fait sens dans notre passé, c’est à dire aux événements signifiants de notre vie. Damasio[6], Neurologue Portugais vivant aux États-Unis nous indique que chaque événement marquant va venir colorer émotionnellement les autres événements de notre vie. Le corps est ainsi marqué à vie par notre passé par le biais de notre système émotionnel. Ce qu’il y a d’important à retenir est que chacun va avoir été marqué par des événements différents et c’est dans cet ADN mnésique que les rêves se construisent, que les projets se font. Chacun dispose ainsi d’un alphabet émotionnel différent pour intégrer ses expériences du présent et se projeter dans le futur. Le nombre de projets rêvés est potentiellement aussi important que le nombre d’individus.

L'importance du respect

L'optimisme ne suffit pas. Comment rester optimiste dans l'action si votre entourage ne vous respecte pas. Pour agir à son maximum l'optimisme doit se coupler d'un environnement social de qualité. Le respect peut être défini comme une attitude visant à ne pas porter atteinte à l'intégrité d'autrui. C'est à travers le respect de l'autre que se met en place notre désir de réalisation. Se sentir respecté, c'est sentir que l'on a suffisamment de valeur pour être traité avec justice et équité.

Dans notre société le respect passe immanquablement par le travail. Cela permet de développer un talent reconnu dans un domaine particulier et de bénéficier du plaisir de bien faire. Cet élément est sans doute ce qui permet, avec l'amour, de nourrir le plus puissamment l'estime de soi. Nous allons essayer de comprendre les mécanismes par lesquels nous percevons le respect au travail.

Avant tout, le sentiment de respect se construit en fonction de notre comparaison aux autres. En l'absence de référence objective pour situer sa valeur, l'individu va se comparer à son groupe de référence. Cette évaluation va lui permettre d'estimer sa place dans la société. Dans l'entreprise, un salarié se compare aux autres salariés pour savoir s'il compte. Dans le cas où son manager lui manque de respect, c'est-à-dire le dévalorise par son comportement (critique systématique, ambigüité sur le sort qu'il lui réserve,…) un salarié aura tendance à chercher si ce comportement s'observe pour les autres personnes de son équipe. Si tel n'est pas le cas, le salarié pourra supposer qu'il vaut moins que ses pairs. Au contraire le sentiment de respect permet de conserver dans la durée le sentiment d'avoir sa place, d'être utile et désirable. "Nul ne peut être heureux s'il ne jouit de sa propre estime", écrivit Rousseau. La comparaison sociale est un piège qui accentue comme mille miroirs nos défauts et limites.

Dans le processus de comparaison sociale, la notion de justice a un rôle essentiel. Depuis les années 90, les chercheurs ont montré que l'entreprise n'est pas uniquement le lieu d'une transaction économique mais également celui d'un échange social. Les philosophes parlent de la justice depuis fort longtemps mais l'approche est restée prescriptive. En fait, ce qui est véritablement important n'est pas ce qui est juste en soi mais ce qui provoque le sentiment de justice. En partant de ce constat il a été possible d'observer que les individus se servent des signaux de justice comme un indicateur pour anticiper leur carrière dans l'entreprise. Quels sont ces signaux de justice ?

· La paye: elle renseigne sur l'importance du salarié pour l'entreprise. Par exemple, si un informaticien est mieux payé par rapport au marché, il peut conclure qu'il est important pour l'entreprise. Cette évaluation porte également sur la comparaison subjective entre le travail réalisé et le niveau de rémunération. Dans une société où le travail est de plus en plus "mental" nombreux sont les salariés qui ressentent un décalage, une incompréhension. L'entreprise évalue le résultat (performance objective) pour déterminer la paye tandis que le salarié le fait en fonction de son engagement (effort mental).

· L'objectivité des procédures d'évaluation: si l'individu perçoit des "biais" dans l'évaluation, il devient alors incapable d'anticiper sur quoi sera basée son évolution dans l'entreprise. L'implication professionnelle est ressentie comme un pari risqué.

· La justice managériale: le salarié se sent-il traité avec dignité et correction ? A-t-il eu toutes les informations nécessaires pour comprendre ce qu'on attend de lui ? Si tel n'est pas le cas, comment faire confiance à son manager pour l'aider à progresser.

Pour résumer, la demande de respect est fondamentale pour un salarié car il lui permet de s'estimer et d'avoir confiance dans l'avenir.

Matthieu Poirot

Expert en qualité de vie au travail, leadership et développement organisationnel 

Expert in Quality of Life at Work, Leadership and Organizational Development 


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©Matthieu Poirot,2007-2016.

[1] La psychologie positive se définie comme l'étude des forces et valeurs qui permettent à l'individu et sa communauté de s'épanouir.

[2] Le monde Diplomatique 2003
[3] Il a été constaté que l'individu se considère souvent comme étant moins à risque que les autres personnes face au même danger ; ce phénomène est décrit sous différentes formulations : «biais d'optimisme», «optimisme non réaliste» ou «syndrome d'invulnérabilité». Il permet, pour l'individu qui prend le risque, de diminuer le niveau d'anxiété associé à ce comportement.
[4] Nous pouvons rapprocher le fantasme du futur, du roman familial de Freud. Selon Laplanche et Pontalis (PUF, 1967), le roman familial est une expression créée par Freud pour désigner les fantasmes par lesquels le sujet modifie imaginairement ses liens avec ses parents (imaginant par exemple qu’il est un enfant trouvé). C’est une construction inconsciente permettant à l’enfant de développer l’idée qu’il se débarrasse de sa famille d’origine pour en adopter une autre, plus conforme à son désir.
[5] Stickgold, R et coll (2000), “Replaying the game : hypnagogic images in normals and amnesics”, Science, 290 (5490); 247-249.
[6] Damasio, A (1995), L’erreur de Descartes , Odil Jacob.
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