vendredi 18 mai 2007

La postmodernité de l'engagement au travail

Un constat; Comme on lui demandait ce qu'il y a de plus beau au monde, Diogène répondit : « Le franc-parler ».


Contemporain de Platon, Diogène est connu comme personnage, philosophe, dormant dans un tonneau et se promenant dans la rue, une lanterne à la main en indiquant qu’il cherchait un homme. Ce philosophe est représenté dans l’imagerie populaire comme le philosophe du cynisme, cherchant à déconstruire les vérités toutes faites. C’est cette particularité qui fait que l’histoire a retenu ce personnage. Pour ce qui nous concerne, on peut penser que les générations futures décriront avec les mêmes attributs non pas un seul individu mais notre société dans sa globalité.

Il est vrai qu’avec l’élargissement des canaux d’information (télévision, livre, magazine, internet, téléphonie mobile, journaux gratuits) il devient difficile de prétendre qu’aujourd’hui nous manquons d’informations et d’analyses sur le monde. Il résulte de cette opulence d’information une diminution de l’impact qu’une information prise séparément peut avoir. Le prix au kilo de l’information est aujourd’hui complètement dévalué, à tel point d’ailleurs que de plus en plus nous refusons de payer pour de l’information.

Cette dévalorisation informationnelle est aussi le corollaire d’une augmentation de la capacité des individus à traiter cette information. Il suffit, pour s’en persuader, de prendre les chiffres concernant le niveau scolaire. Ainsi depuis les années 90, 30% d’une génération possède un bac général et 30% un bac général, ce qui au final fait que 60% d’une génération possède le Bac. Si ce niveau ne présuppose pas d’un niveau de culture générale extrêmement poussée, il s’accompagne sans doute d’un niveau minimal de connaissances sur le monde. Or ce niveau de connaissance, nos ancêtres ne le possédaient sûrement pas. D’ailleurs loin de se tarir, la vente de livre augmente partout dans le monde. Saupoudrons ce cocktail d’une expérience collective forte de la crise 70 et il nous paraîtra normal d’observer l’avènement d’une société « diogénique ».

Parallèle à cette profusion de l’information et donc des mondes explicatifs, des discours disponibles, les analystes nous font part d’un désenchantement par la société occidentale des idéologies structurantes (la religion, le communisme puis les sciences et la notion de modernité en générale). Quantité d’information disponible et mise à distance idéologique permettent à l’individu de prendre du recul sur le fonctionnement général de la société. Cet individu moderne, voire postmoderne est devenu capable de distanciation tout autant que d’adhésions faces aux grandes institutions. Le mythe du choix personnel est ainsi le seul survivant de cette grande désillusion : L’individu n’adhère pas, il s’enthousiasme. L’entreprise en tant qu’institution principale de la société moderne, est elle aussi victime de cette incrédulité tant il est vrai que tout salarié actuel possède une réflexion critique sur les forces et limites sociales de celle-ci.

L’homme septique est aussi, grâce notamment au développement de la psychologie, un être hédoniste, conscient et à l’écoute de son bien-être psychologique et physique. Sortie de l’ère chrétienne, le plaisir est désormais une valeur positive que l’individu doit rechercher à travers des relations fortes (amoureuses ?), notamment grâce à l’expression de soi et la découverte de l’autre. L’autre se doit de susciter, d’attiser et d’entretenir le plaisir sous peine d’être exclu de notre cercle d’amis. Le manque de légèreté est considéré comme un péché tout aussi impardonnable que le manque de gravité et de retenu à d’autres époques ou d’autres lieux. Ainsi les magazines de développement personnel et mondains caracolent en tête des ventes (3ème derrière les programmes de télévision et les magazines familiaux).

L’hédonisme est également la marque d’un changement dans notre rapport au temps : si je ne peux espérer le plaisir éternel après la mort, autant s’en préoccuper dès à présent. Ce sens de l’urgence à vivre est par ailleurs couplé à un sens de l’urgence à préserver sa vie : la vie est un ticket unique qu’il nous faut conserver le plus longtemps possible.

On dit que l’homme n’apprend pas de l’histoire mais il semble que notre génération a retenu la leçon. C’est ainsi que plusieurs événements récents nous ont amené à relativiser la place du travail dans notre vie : le chômage de masse, la diminution proportionnelle du temps passé au travail (40 ans en moyenne) sur la durée de la vie, la diminution de la durée du temps de travail hebdomadaire et enfin l’augmentation du pouvoir d’achat. Le travail reste important mais la sphère hors travail tend à prendre une part plus importante dans nos préoccupations, notamment en ce qui concerne la notion de bien-être.

Ce cocktail de scepticisme et d’hédonisme nous pousse à être difficile et complexe dans nos attentes vis-à-vis de l’entreprise et dans notre engagement en général. « Un pied dedans, un pied dehors » telle est la devise de la société « diogénique ». Nous sommes devenus des consommateurs de l’entreprise attendant d’obtenir le meilleur rapport qualité/prix pour le travail effectué. La responsabilité et le gout du travail bien fait ne vont pas de soi. Elles sont la résultante d’un choix, d’un engagement lié à une gratification jugée équitable. Ainsi l’entreprise se doit de répondre aux attentes des salariés pour maintenir un engagement suffisant. Naturellement, dans un environnement socio-économique complexe et mouvant, ce vœu pieu est loin d’être facile.

Matthieu Poirot

Expert en qualité de vie au travail, leadership et développement organisationnel 

Expert in Quality of Life at Work, Leadership and Organizational Development 


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©Matthieu Poirot,2007-2016.
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